« Mais l’État totalitaire va encore bien au-delà. Non content de surveiller, d’espionner au cœur de ce que les familles ont de plus sacré, il sonde aussi les consciences. Lorsque la parole des philosophes est bridée sur certaines ondes dites « publiques » mais que l’on pourrait davantage qualifier d’étatiques, lorsque certains politologues se trouvent censurés, interdits d’écoute voire traînés devant les tribunaux pour délits d’opinions, lorsque certains humoristes, leur humour fut-il douteux et de mauvais aloi, se trouvent déchus du titre même d’humoriste par certains ministres de l’État français oublieux des limites de leurs fonctions et traînés devant les tribunaux, lorsque – par exemple – les historiens de la seconde guerre mondiale ou de la colonisation sont contraints de travailler le code pénal à la main et dans l’angoisse d’éventuelles poursuites judiciaires pour délits d’opinion, lorsqu’une société entière vit dans un climat anxiogène généré par les fantaisies électoralistes et démagogiques d’un État surpuissant et d’autant plus redoutable qu’il n’obéit qu’à deux maîtres, l’intérêt du parti, de l’oligarchie ou de l’homme au pouvoir, ce qui revient somme toute au même et la peur, celle de déplaire à une opinion sans cesse changeante, elle-même en proie aux angoisses que génère un État versatile et imprévisible, trop souvent soumis aux humeurs des multiples groupes de pression, où est la République ?

Car l’État politique, en France, n’est plus aujourd’hui ce « monstre froid » qui avait inspiré Thomas Hobbes et que théorisera à sa suite Frédéric Nietzsche. Le « monstre froid » c’est son administration.

L’État politique, à la différence de ce que nous nommerions l’État administratif, représentant la réunion des administrations centrales et déconcentrées, qui est cette fusion des deux pouvoirs politiques au détriment des prescriptions de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 et qui en cela, notamment, ne saurait plus être assimilé à la République, n’est autre, dès lors, qu’une bête sauvage livrée aux courants de l’idéologie portée par le parti ou la coalition au pouvoir lorsqu’ont été abandonnés ou perdus de vue les principes de neutralité et de recherche du bien commun portés par la République. Et, comme toute bête sauvage, il devient redoutable lorsqu’il craint pour sa pérennité ou qu’il a peur.

La peur, c’est aussi celle de rester en deçà des phénomènes de mode ou des événements sociaux qu’il grossira et instrumentalisera. Alors, nous l’avons vu, l’État multipliera, le plus souvent à la hâte les lois, les normes, les contraintes, les suspicions, les interdictions, prohibitions, sanctions pénales ou fiscales, ce qui revient le plus souvent au même et ce dans tous les domaines, y compris les plus privés. Que le parti au pouvoir se déclasse aux élections européennes et qu’un parti écologique y fasse sa percée et ce sera l’annonce, à la hâte, de la « lutte contre les passoires énergétiques » sans qu’au moindre moment il ne se demande si les citoyens auront les moyens de ses ambitions politiciennes. Qu’une adolescente en rupture scolaire pleure devant les caméras et ce sont tous les moyens de contrainte à sa disposition que l’État mettra en œuvre pour, prétendument, « sauver la planète » : renforcement des sanctions « fiscales » à l’encontre des pollueurs désignés, même s’ils ne polluent rien, menaces pour les autres, mise à l’index des chaudières au fuel des familles sans qu’à aucun moment il ne se demande comment celles-ci, qui n’en peuvent plus, pourront les changer, surtaxation du carburant sans se soucier des usagers qui en ont besoin pour vivre, et j’en passe. Je passe aussi et surtout sur les lois absurdes, mal faites puisque bricolées à la hâte et dont je vous parlerais bien volontiers si nous en avions le temps.

C’est ainsi que l’État, devenu ce cyclope que nous subissons aujourd’hui, qui a perdu le sens de l’intérêt général au profit de celui d’un parti, d’une idéologie, d’une oligarchie voire d’un homme seul, s’assimilera sans le moindre discernement à la société ou plutôt à la versatilité de ce qui en émerge – ou, plutôt, qui fait le plus de bruit – et qu’il croit ou prétend incarner. Il sera à son image, virevoltant à la fantaisie des modes ou des passions télévisuelles du moment, tantôt plus près de l’enfance puis plus près des femmes, des minorités les plus variées voire antagonistes, des groupes de pression eux-mêmes portés par des passions temporaires, plus près de la nature, de la planète qui, d’ailleurs, ne lui demandait rien, plus près des plus pauvres qu’il contribue pourtant à déshériter davantage par une fiscalité débridée principalement lorsqu’elle se veut incitative voire punitive, ce qui n’est pas son rôle, le tout à grand renfort de lois et de normes les plus incohérentes les unes que les autres, les plus contraires aux unes que les autres, les plus incompréhensibles les unes que les autres et les plus contraignantes, incapacitantes et, de ce fait les plus anxiogènes les unes que les autres, transformant ce qui aurait dû demeurer notre « droit » en un enchevêtrement de textes, de prescriptions, d’interdictions souvent floues et contradictoires, sans visée à long terme, rendant la réponse juridique, lorsqu’elle existe, totalement imprévisible. Il n’y a plus de cohérence, de logique à long ou moyen terme, de prévisibilité, ce qui constitue la définition même du « droit », mais une accumulation de « luttes » : « lutte » pour le climat, « lutte » contre les violences faites aux femmes – ce qui est tout-à-fait légitime -, « lutte » pour « la planète », « lutte » contre le « réchauffement climatique » et la « fraude fiscale », le plus souvent accentuée par la pression fiscale à laquelle sont soumis les contribuables français, comme le déclarait Antoine Pinay à la Chambre des députés dés 1952, « lutte » contre ceci ou cela, au gré des modes diverses et variées auxquelles l’État politique entend répondre au jour le jour.

Nous faisons face, aujourd’hui, à un État politique qui multiplie les réponses à ces « luttes » multiples, parfois contradictoires et trop souvent confuses, et c’est là qu’est le danger, non tant dans les dénonciations que dans la ou les « réponse(s) » immédiates et le plus souvent disproportionnées. Il réside dans un État qui répond à tout et tout de suite, parce qu’il se croit obligé – et là je parle encore de l’État politique et non de l’État administratif – de suivre les phénomènes sociaux les plus divers selon les modes de l’instant et au gré des intérêts électoralistes immédiats. Et cela est dangereux. Parce que répondre dans la hâte, dans la précipitation, répondre sous l’emprise de la peur – parce que l’État politique qui n’a en vue que sa propre perpétuation, qui est celle du parti, de l’oligarchie ou de l’homme au pouvoir, a peur – et la réponse dans la peur et par la peur est toujours une très mauvaise réponse.

Qui pourrait sereinement prétendre aujourd’hui, malgré les efforts et l’énergie qu’il dépense à rester dans le droit chemin, ne pas se retrouver tôt ou tard le plus légalement pendu au détour d’une loi mal faite ou d’une norme de dernière minute ou dont la discrétion aura échappé à tout le monde sauf, peut-être à son audacieux et obscur concepteur : « E morto canonicamente et con tutti gli ordini » comme le disait un auteur médiéval rapporté dans son Aristippe par le célèbre Guez de Balzac

C’est cette insécurité juridique devenue sociale et qui fait de nous tous des délinquants en puissance, dont nous portons sur nos épaules engourdies le poids toujours plus écrasant de responsabilités que l’État crée aux motifs aussi divers que celui de « précaution » – par exemple – qu’il crée pour sa survie politique ou dont il se décharge pour n’avoir pas à les assumer.

C’est tout ceci qui contribue, aussi, à engendrer la peur. Il n’y a qu’à allumer notre téléviseur à toute heure sur une chaine d’information en continu pour s’en rendre compte. Et, avec la peur viendra bientôt son triste corollaire : la haine.

Alors, comme aurait pu l’écrire notre cher et grand Péguy, qu’aurait pu être, qu’aurait dû être la République « s’il y avait eu encore une République ? »


Frédéric Monera, extrait de l’article « De l’incidence de la peur sur l’activité normative et de son instrumentalisation politique » (discours de clôture du colloque international « Les manifestations de la Terreur à travers les siècles » organisé par l’ICES en janvier 2020)